Slavik le père du drugstore

Slavik, père du drugstore

Réf : Gala, février 2022

Sans même le savoir, nombreux sont ceux qui ont foulé le sol des lieux imaginés par ce génie de la décoration des années 60 à 80.

Itinéraire d’un visionnaire.

Vous connaissez Slavik ? Sans doute pas. Et pourtant… Il est aujourd’hui considéré comme le pape de la décoration des lieux publics des années 1960 à 1980. Souvent oublié parce qu’il n’a pas signé de grand intérieur privé et surtout pas édité de meubles, ce créateur a toutefois marqué Paris de son empreinte. Un livre, Slavik, les années Drugstore, nous (re)plonge dans le design de cette époque.

Quand ce jour de 1954 Marcel Bleustein-Blanchet, fondateur de l’agence de publicité Publicis, lui confie l’aménagement intérieur de son projet de drugstore, il sait ce qu’il fait. Wiatscheslav Vassiliev, exilé russe né en 1920 qui s’est choisi diminutif de Slavik, est déjà un pionnier de la mise en scène du consumérisme.

Passé par l’école des Arts décoratifs et l’Idhec (Institut des Hautes Études Cinématographiques, aujourd’hui la Fémis), dans la section décor de cinéma, le dandy qui arbore des looks savamment décalés – ou une saharienne couleur sable assortie de mocassins vernis blancs portés sans chaussettes – se connaît un rayon sur son époque.

Alors chef de service de l’esthétique industrielle et conseiller artistique au sein de Publicis, il a depuis longtemps intégré les principes du livre de Raymond Loewy, paru en 1953, et intitulé La laideur se vend mal. Un temps passé par les exercices de l’ornement sur paravent puis du décor de théâtre, il s’est illustré en « metteur en scène » de vitrines aux Galeries Lafayette.

Au cours de son passage au sein de l’institution du boulevard Haussmann, Slavik sait faire de chacune de ses compositions un happening visant à célébrer le produit. Il apprend à mêler art et désir, beauté et fonctionnel, présentation et encouragement à la pulsion d’achat. Quand il installe une plage de sable pour des articles d’été ne se salissant pas, par exemple, il élimine les effets sonores, les cris de mouette qu’il juge anxiogènes. Son mantra : imaginer des visions luxueuses et addictives qui retiennent le passant, le happent. Et l’incitent à franchir les portes battantes du grand magasin en nouant du lien avec son temps.

À la fois obsessionnel et minutieux à l’extrême, l’homme ne s’abstrait jamais des réalités du négoce. Il sait qu’une chaussure ne doit pas être présentée de profil pour se vendre mais doit exposer sa semelle intérieure afin que l’acheteur potentiel se projette en train de l’enfiler. Au cœur d’une époque qui célèbre les tissus synthétiques, les matériaux tels que l’inox, le Formica, le Plexiglas, la résine, le gonflable ou le jetable, Slavik, lui, crée des cocons agrémentés de matières nobles. Il ne jure que par les bois, le marbre, le cuir, les moquettes moelleuses et le verre de Murano.

Il rêve à Paris devant Maxim’s et Le Train Bleu, à Venise devant le Café Florian. De quoi séduire l’ambitieux Marcel Bleustein-Blanchet qui lui explique son idée importée des États-Unis : le drugstore, qui jouxterait l’agence Publicis sur les Champs-Élysées, devra être un lieu ouvert jour et nuit (2 heures du matin), et aura une promesse : celle d’un espace de vie pourvu d’une pharmacie, d’un marchand de journaux et tabac, de magazines, voire de restaurants.

Très vite, Slavik a la bonne intuition. Il s’inspire d’un club anglais et travaille le bois. Marcel Bleustein-Blanchet est sceptique : le cigare n’aime pas la cigarette blanche. À l’ouverture du drugstore, en 1958, c’est l’émerveillement pour ceux qui y pénètrent. On s’y sent comme dans un espace privé et privilégié. On y vit, en quelque sorte, une expérience d’entre-soi. La mode et le décor s’entremêlent.

En 1959, un mannequin vêtu de Pierre Cardin pose en couverture de Elle devant l’établissement où la jeunesse se presse, séduite par ce temple insolite. Le cinéaste Benoît Jacquot se souvient qu’on y entrait par un côté pour en ressortir autre sans l’espoir de croiser le tout-Paris. Les hipsters y côtoient familles et touristes. Des couples se forment dans ces décors.

En 1965, l’ouverture d’un second drugstore, à Saint-Germain-des-Prés, entérine le succès du concept. Juliette Gréco s’y retrouve coude à coude avec Catherine Deneuve, Françoise Sagan y côtoient les hommes politiques de l’époque, toutes obédiences confondues. Slavik a donné toute la mesure de son talent en imaginant des ornements de bas-relief formés par des camées en forme d’œil ou de bouches de célébrités telles que Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, Marlene Dietrich, Albert Camus, Duke Ellington, Jean-Paul Belmondo ou Picasso. Il joue aussi des effets de lumière, des matières, des miroirs et de l’espace, dans un esprit résolument théâtral.

Slavik n’est pas seulement un décorateur, il est un créateur d’univers. Il sait dynamiter le caractère bourgeois parfois figé des lieux publics pour en faire des espaces vivants, sensuels, presque cinématographiques. Il fait du visiteur une boule de flipper et le revendique.

Comme tout grand créateur, Slavik voyageait beaucoup. Aujourd’hui, ses décorations de l’époque ont disparu, sauf celle de la brasserie L’Européen, près de la gare de Lyon, et du Bistrot de Paris, rue de Lille. Il est aussi le concepteur du restaurant Jules Verne, au deuxième étage de la tour Eiffel, pour lequel il dessine des chaises dont la structure rappelle celle de la Tour, en acier.

Curieux, instruit, intrépide dans les milieux de l’art, de la presse et de la mode, le décorateur disparaît en 2014 à l’âge de 94 ans, emportant avec lui une dynamique dont nombre de décorateurs s’inspirent encore aujourd’hui : celle de l’anti-fonctionnel. Ou l’art de savoir créer du lien dans des lieux a priori prévus pour consommer et des villes où, contrairement à ce que pensait Sartre, l’enfer peut parfois consister in fine à ne pas rencontrer les autres ….

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