Drugstore Publicis Saint-Germain

Le principe est le même qu'au drugstore publicis CHAMPS ELYSEES

Slavik décrit la topographie du drugstore Saint-Germain :

 « Le principe est le même qu’au drugstore des Champs-Elysées mais verticalement avec des double huit. Si tu fais un huit, c’est la cacahuète, c’est l’infini, donc tu repasses toujours dans les mêmes rayons. »

Provoquer cette circulation est essentiel : elle doit transformer le visiteur en bille de flipper. 

Explication de Slavik : « Telle la bille catapultée d’un plot à l’autre, il sera projeté du bar à la librairie, de la librairie à la boutique cadeaux, de celle-ci à la parfumerie, puis au tabac, du tabac au cinéma, du cinéma à un autre bar, de là au restaurant ou au Picnic-Nic Store ».

Et, pour que la bille fasse ce parcours, il faut, certitude de Slavik, « une certaine tendresse poétique additionnée à la satisfaction des besoins réels ».

Quelques jours avant l’inauguration, Slavik  confie à un journaliste : « Ce sera intenable tellement ce sera joli ! »

Constat fait par le journal Le Monde : « Des miroirs au tain usé, des lumières d’une intimité scientifique, des comptoirs de bois blond et de verre, des sols où le marbre de Sienne et la moelleuse moquette se succèdent, acceptant la sonorité du pas pressé d’un homme qui entend acheter des lames de rasoir ou le glissement d’un couple qui vient consommer le whisky de la connivence, tout semble avoir été prévu pour l’envoûtement. »

Une même conclusion s’impose au Monde comme à Candide.

Le Monde : « L’achat le plus banal doit devenir un choix sentimental et répond à une sollicitation d’un snobisme romantique, suprême conquête d’une promotion des ventes très étudiée. »

 Candide : « Il suffit que Slavik assure la décoration d’un endroit pour que le chiffre d’affaires soit le double de celui que l’on escomptait dans les prévisions de vente.

Il parvient à cela par une connaissance de ce qu’il nomme l’antisolitude, l’agencement d’un creuset d’êtres humains. Il y parvient en cherchant à plaire aux enfants “qui sont des fous d’imagination” et en se demandant, comme Céline, “À qui parle-t-on ?”, tout en essayant “de se glisser dans la falaise inconnue du tout-le-monde !”.

L'architecture du drugstore

REZ DE CHAUSSEE

Le rez-de-chaussée a été abaissé de 1,50m au-dessous du niveau du trottoir pour ménager une hauteur sous plafond suffisante pour la mezzanine. Il faut donc descendre quelques marches pour accéder à l’ensemble des boutiques.

SOUS-SOL

Incroyable, il est constitué de 4 niveaux comme le montre la coupe du drugstore. La librairie est au 1er sous-sol ainsi que la salle de cinéma, la cabine de projection et l’écran.

Le foyer du cinéma est au 2ème sous-sol et en général toute la partie technique est entre le 2ème et 4ème sous-sol

MEZZANINE

« Fines colonnettes et arceaux de cuivre, banquettes capitonnées en cuir havane ou rouge sombre, boiseries et comptoirs en merisier, miroirs vieillis au plomb, abat-jour à frous-frous ou en opaline blanche, sol en marbre couleur miel, plafonds en papier gaufré « Incrusta » (exécuté d’après des cartons de l’époque).

Le restaurant de 180 places, formant deux galeries ovales, une petite et une grande, domine le rez-de-chaussée. Tous les détails de la décoration et de l’aménagement (moquette sous les tables, capitonnage des banquettes, éclairages et couleurs) ont été étudiés spécialement pour leur confort.

Ainsi la base du décor de Drugstore II est un rappel de la « Belle Epoque 1900 ».

Au restaurant : fruits de mer, salades, plats chauds, glaces et spécialités Saint Germain, comme la pintade aux pêches rissolées, le hamburger aux aromates, la coupe Belle Epoque.

BRONZES

Des médaillons de bronze réalisés par Oonga, en réalité Marie-Pierre Thiébaut, sculpteur, ancienne élève de Zadkine, représentent des moulages d’yeux et de bouches de personnalités contemporaines des arts et des lettres d’après une idée caressée depuis longtemps par Slavik. Ce sont les yeux de Camus, Gérard Philippe, Picasso, Belmondo, Duke Ellington et Oppenheimer. Les bouches, ce sont celles de Jeanne Moreau, Juliette Gréco, Brigitte Bardot, Françoise Sagan, Marilyn Monroe et Marlène Dietrich.

« Ces camées géants, j’y pensais depuis longtemps », a confié Slavik quelques semaines avant l’ouverture. Oblongs et hors de proportion – 64 centimètres de haut sur 40 de large –, faut-il le préciser, ils chamboulent la tradition qui s’est obstinée siècle après siècle à graver des visages en (très) bas relief sur des pierres fines au format de miniatures. Les 48 camées voulus par Slavik ont congédié les visages. Restent des bouches. Restent aussi des yeux, pas même, un œil.

Localisation

149 Boulevard Saint-Germain, 75006 Paris

Revue de presse

Gault et Millau septembre 1979

Restaurant-labyrinthe au 1° étage, belle librairie et journaux au sous-sol : toutes les nouveautés et beaucoup de BD.
Au rdc : alimentation (conserves, alcools, 
plats préparés), cadeaux, bagages, gadgets, parfumerie, un bon rayon de disques (avec tous les derniers « hit »), une large sélection de tabacs humidifiés, une pharmacie tardive. Et aussi location de places de théatre et service Europ-Assistance. »

Drugstore Saint-Germain, Slavik

Témoignages

Jean-Louis Gaillemin (FB) :
«Enchantement pour l’œil avec ses opalines, cuirs havane, décoration de bouches, d’yeux, de mains, avec ses groupes d’étudiants qui se pressent en attendant une table. Le mieux est d’y aller… si vous trouvez une place. »

Nathalie Cornette (FB):
« Le drugstore St Germain était à deux minutes de la rue St Benoît où nous avons passé notre jeunesse.

Ce lieu, grâce au talent unique de Slavik avait une âme. Il était habité, à chaque fois, on y découvrait un trésor caché, à l’heure de la salade du Chef ou du thé, on admirait, on se régalait, on s’enrichissait des œuvres de cet artiste iconoclaste espérant son talent contagieux. Ces mains, ces bras tendus, nous bouleversaient. Des touristes du monde entier ont défilé dans ce musée vivant qui aurait dû être préservé … le savaient-ils en achetant leurs cigarettes, nous oui. Slavik était un dramaturge.

Ce 29 août 2014, une vague d’émotion, conjuguée à la joie d’avoir connu ce musée Slavik à l’air libre, nous a submergés comme « Spleen et Idéal ».

Avec toute notre affection de témoins de toute une époque …. »

Jean-Pierre Lorence (FB) :
«Les glaces avec ma mère et les salades drugstore. »

Jean Cayrol dans « De l’Espace humain », Seuil, 1968
« Ce drugstore a créé un monde particulier qui a ses lois et impose à ses visiteurs un comportement, une tenue, une démarche qui attestent de sa fierté d’être admis.

La topographie des lieux a été étudiée de telle manière que celui qui entre dans cette minuscule cité commerçante se sente privilégié dans ses achats, dans sa randonnée par des circuits étroits, en trompe-l’œil ; il prendra instinctivement une allure de touriste désinvolte et peu pressé.

Grâce à cette mise en place subtile des voies de communication miniaturisées…

Beaucoup de vitrines à regarder. Le drugstore est un mini-supermag de luxe. On y trouve de tout à minuit : produits pharmaceutiques, nourritures, disques, cigarettes. Le drugstore permet aux gens d’avoir un sentiment d’initié dans leur plate vie quotidienne.

La lumière enveloppe les objets et les êtres dans une luminosité blonde qui rappelle les cigarettes américaines : l’acajou, le beige, le doré s’allient facilement entre eux. Ce sont des teintes cossues, agréables et qui suggèrent des parfums. Fumée délicate, odeur rare, acajou…

Menu exotique.

Donner au client l’impression qu’il a été choisi, qu’il a de la chance d’être là et derrière les vitres les badauds qui les contemplent. Lieu discret, lumière fin de siècle.

Les objets proposés appartiennent au monde des gadgets, des jouets. Ils imitent l’ancien.

Il est rare de voir des gens pressés dans le hall ou dans ce réseau de couloirs qui rappellent ceux d’un paquebot.

On voit les jeunes gens attendre. Les groupes se forment surtout devant le drugstore où l’on peut croiser un ami ou une relation.

Tout peut arriver dans le cadre miel et bronze du drugstore de Saint Germain des Prés ou dans celui des Champs Elysées, délicat comme une boîte de cigares.

Le raffinement des teintes et des matières accueille le visiteur, rend sa démarche facile, la frivolité prend un air sérieux. L’éclairage embellit les visages. »

Serge Gainsbourg et son ami Jacques Dutronc, des habitués
Parmi les vedettes assidues du Drugstore, Serge Gainsbourg, bien sûr. Il s’est installé en 1969, à proximité, rue de Verneuil. Il venait régulièrement et parfois avec son ami Jacques Dutronc qui avait créé Les Playboys, « les petits minets qui mangent leur ronron au Drugstore » ».

Serge Gainsbourg avait écrit et chanté avec Catherine Deneuve : Dieu fumeur de Havanes, en 1980 pour le film de Claude Berry « je vous aime ». La chanson sera un succès de l’année 1981. En 1984, dans Ecce Homo, il dresse son propre portrait : « On reconnait Gainsbarre/ À ses jeans, à sa barbe/De trois nuits, ses cigares ».

La légende de Gainsbourg nous dit qu’« il faisait des bises aux vendeuses, et dans ses moments de générosité, distribuait des billets de cinq cents francs.»

Sylvie qui a travaillé de nuit au bureau de tabac du Drugstore Publicis, en 1987-1988. Apporte une précision, car nous savons tous que toute la journée, il fumait gitane sur gitane… Mais le soir ….

« Serge Gainsbourg, -il ne m’a jamais acheté de Gitanes-, il me demandait un Havane qu’il payait toujours avec un billet de 500 francs. Il refusait à chaque fois sa monnaie. Nous avions une offre très large notamment des Montecristo, des Davidoff…  Je sortais le gros cigare demandé de l’armoire où était stockée l’offre à l’unité, afin que chaque cigare garde son humidité et soit souple au toucher. Les amateurs avaient tous un geste précis et satisfait pour en évaluer la qualité, » nous précise-t-elle.

Elle confirme les élans de générosité de l’artiste … « Il y avait à proximité une bagagerie, la presse, une épicerie fine, un grand magasin de jouets, une parfumerie… Le soir de Noël 1987, Serge Gainsbourg après l’achat de son cigare m’a dit : « j’offre ce soir un parfum à toutes les vendeuses présentes. Allez choisir le vôtre ».  

Je garde le souvenir du chanteur qui à l’heure de la fermeture lorsque, entre vendeuses nous nous retrouvions dehors, pour un dernier verre au pub Saint Germain, on pouvait le voir sur le marchepied de la voiture des éboueurs, nu-pieds dans ses Repetto, nous lancer un « Salut les filles ».

Docteurs Geneviève et Michel Haag , psychiatres psychanalystes
SOUVENIRS DU DRUGSTORE DE SAINT-GERMAIN-DES-PRES AU MILIEU DES ANNEES 60

Pourquoi tant de plaisir à monter dîner, comme des voyageurs, autour de cette rotonde dorée ? Nous dominions le bruit de l’espace marchand d’en bas, nous trouvant près du sommet des lumineuses colonnes dont les chapiteaux de mains soutenaient les pourtours de l’étage supérieur.

Pourquoi ces bouches, ces yeux d’artistes, et ces mains accompagnaient-ils ces pourtours? Nous avions l’impression d’être soutenus, contenus, dans un surgissement de vie, peut-être en ce temps de reconstruction toujours en cours de l’après-deuxième guerre mondiale. Nous devions nous suspendre aux éléments essentiels du visage humain, comme dans les commencements de< notre construction à chacun au début de la vie : la bouche d’où sort la voix, l’œil qui échange la lumière et s’interpénètre dans les communications les plus profondes, la main qui soutient le dos et la nuque et permet ainsi de recevoir la violence possible des messages de la voix et de l’œil. Tout cela procurait semble-t-il une sécurité au bord d’un élan envisageable. L’ensemble de la rotonde aurait pu se mettre en mouvement comme un manège autour d’un noyau de verticalité. Pourquoi les mains avaient-elles six ou sept doigts et non pas cinq, comme nous avons cinq sens ? Mais justement, nous n’avons pas seulement cinq sens, nous devons ajouter, aux sens passant par les orifices de la tête dans une enveloppe de tactilité, la sensibilité de nos activités musculaires et labyrinthiques qui organisent notre équilibre dans l’espace en même temps que nos< sensations/sentiments d’existence

Tous les détails de cette œuvre avaient ainsi une portée symbolique pour les raisons que nous évoquons mais peut-être aussi pour bien d’autres. Pourquoi avons-nous laissé détruire un tel chef d’œuvre ? Il était un bienfait pour notre corps, pour notre psyché, et pouvait nous aider à entretenir une créativité de paix à l’intérieur de chacun face aux courants de destructivité qui nous traversent tous et qui, dans les tragédies entre les groupes humains, ne cessent d’exploser et de< balayer le monde, créant actuellement beaucoup d’effrois.

Comptoir du bar « Le Drugstorien »

Le comptoir du bar « Le Drugstorien » aux courbes slavikiennes, s’ouvre directement sur le boulevard Saint-Germain et se trouve à la fois accessible de l’intérieur et de l’extérieur. « J’ai une passion pour les serpents. Surtout parce qu’ils sont courbes. Je suis très sensible à la sensualité de la courbe, qui se retrouve dans mes drugstores. L’angle droit, y en a marre. C’est économat et intendance. La courbe, elle, est viscérale et on en revient au viscéral… » Guy Monréal, « Qui êtes-vous Monsieur…Slavik », Adam, octobre-novembre 1971.

On y sert de la bière grâce à des tireuses à long bras d’origine anglaise, tous les apéritifs, liqueurs et long drinks, des sandwiches et une spécialité, le « coup du taureau », boissson chaude et tonifiante à base de bouillon de bœuf et de gin.

Drugstore Saint-Germain, Slavik

La Librairie

« Les dimanches matin, quand on nous envoyait à la messe, nous courions nous réfugier au drugstore de Saint-Germain-des-Prés, ouvert vers 1965, à l’emplacement de l’actuel magasin

Armani, avec son décor créé par Slavik tellement caractéristique de son époque, avec des boxes en cuir capitonné et chrome doré qui faisaient penser à des habitacles de voitures début-de siècle….Nous lisions des bandes dessinées au sous-sol du drugstore, jusqu’au jour où notre mère nous a pris en flagrant délit….

Philippe Costamagna -Histoires d’œil – Editions Grasset, 2016.

Drugstore Saint-Germain, Slavik

Le Cinéma

Le cinéma, le « Publicis Saint Germain », jouxte la célèbre Brasserie Lipp. La salle peut accueillir 320 spectateurs. Reprise des thèmes de décorations du drugstore : murs revêtus de panneaux de cuir rythmés par de fines arcatures de cuivre, corniches à denticules et luminaires. 

Tonalités passant du noisette au brun chaud. Fauteuils arrondis en cuir havane boutonné reliés électroniquement à un tableau synoptique se trouvant dans le hall d’entrée et permettant au candidat spectateur de voir, d’un simple coup d’œil, en prenant son billet, les places libres et occupées.

Drugstore Saint-Germain, Slavik

Petite galerie et éclairages

« Repéré au Village Suisse, il (Félix Marcilhac) reçoit une commande : « le décorateur Slavik, qui voulait des pieds de lampe 1900 pour le Drugstore de Saint-Germain-des-Prés. Donc j’ai cherché des statuettes de femmes évanescentes ou des trophées sportifs qu’on montait en lampe. Je les achetais 15 francs, je les réargentais et les revendais 150 francs, j’étais très fier de moi ! » 

Photo (p. 27) du livre Félix Marcilhac-Passion Art Déco, 2014, par Jean-Louis Gaillemin.

Drugstore Saint-Germain, Slavik

Mains qui tiennent lieu de chapiteaux

En haut des colonnes, 40 « mains de rêve » à six ou sept doigts également rêvées par Slavik, qui, placées en haut de dix colonnes, semblent supporter le plafond.

Ce sont bien six ou sept doigts qu’il faut compter. Justification de Slavik : « On n’a jamais trop de doigts pour caresser. » Mais l’on ne se prive bientôt plus de laisser entendre que ces mains trempent moins dans la sensualité que dans la finance : elles seraient celles d’un certain Valéry Giscard d’Estaing. 

Depuis 1962, il est ministre des Finances et des Affaires économiques. De pareilles mains à sept doigts seraient assurément fort utiles pour récupérer la TVA, impôt auquel étaient jusque-là seules soumises les grandes entreprises et qu’il vient d’imposer au commerce de détail. Sans confirmer ou infirmer que ces mains sont celles du ministre, Slavik affirme : « Il faut de la tendresse, de la caresse. »

Drugstore Saint-Germain, Slavik

Inauguration du drugstore

« Au Drugstore de Saint-Germain-des-Prés, la Fanfare des Beaux-Arts a joué « Les Hirondelles » et « Les Braves Gens » pour le préfet de police. 10.000 mille invités se bousculaient à l’ouverture. C’est un véritable raz-de-marée qui a déferlé dès la fin de l’après-midi. A 19H30, les 5000 exemplaires du numéro spécial de France-Soir sont épuisés. A 3H du matin, il fallait encore 10 minutes pour gravir un étage ! » 

Les Potins de la commère par Carmen Tessier.

« Inauguration fastueuse 5000 invités, 3600 télégrammes conseillant d’éviter l’heure de pointe…100 000 canapés, 50 000 sandwiches, 8 000 coupes de champagne. Un décor 1900 revu par Salvador Dali. La presse juge l’endroit moderne, c’est-à-dire cloisonné, compartimenté, isolant la clientèle dans des boxes et des alvéoles. C’en est fini des grandes salles de brasserie où tout le monde voit tout le monde : le goût pour des ambiances plus intimes s’affirme. Deux fois plus petit que le drugstore des Champs-Elysées, il draine néanmoins 2000 à 3000 personnes par jour (visiteurs). Gainsbourg s’y rend souvent pour faire la bise aux vendeuses. » 

Gilles Schlesser, Saint-Germain-des-Prés : Les lieux de légende, Éditions Parigramme (2014).

 

Drugstore Saint-Germain, Slavik
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