Réf : Art & Industrie, 1951 par Waldemar George
SOMMAIRE :
Madame Charlotte Perriand, une des animatrices du Groupe de l’U.A.M. et du Département français à l’Exposition Triennale de Milan, a dit au cours d’une conférence de presse que notre Section du meuble a été confiée en grande partie à un décorateur « spécialiste des problèmes du rangement ». Ce titre, cette qualité et cette spécialité appellent un commentaire. Le décorateur, dont nous entretenait Madame Charlotte Perriand, n’est nul autre que Monsieur Gascoin.
Nous ignorons ce que Monsieur Gascoin pense d’« Art et Industrie ». En ce qui nous concerne, nous avons tenu à rendre hommage à l’activité de ce pionnier soucieux du bien-être intégral de ses contemporains. Ses initiatives sont souvent ingénieuses. Elles sont toujours logiques. Hélas, la logique n’est pas tout !
Les Organisateurs du Département français à l’Exposition Triennale de Milan n’ayant pas cru devoir nous convier à visiter cette manifestation, nous nous abstiendrons d’en rendre compte ici. Nous aborderons, par contre, un problème dont l’actualité ne peut être mise en doute : celui du décor de l’habitat moyen. Partisans des solutions extrêmes ou présumées extrêmes, Madame Charlotte Perriand et ses amis nous considèrent comme des conservateurs, défenseurs d’une tradition classique. Nous le fûmes en effet pendant quelques années. Nous nous sommes imposés cette discipline mentale dans le but avoué de réagir contre des formules tombées en désuétude. Si, au lendemain de la Libération, la conscience historique nous apparaissait comme une nécessité, elle ne pouvait pas être génératrice d’un style.
Nous déclarons nettement que notre Revue s’élève contre cet état de stagnation stérile qui fait courir à l’Art décoratif un danger croissant. Si imparfaites soient-elles, des réalisations d’un caractère hardi et expérimental sont préférables aux copies de l’ancien savamment déguisées en créations modernes. Mais, si rationnel que doive être l’agencement d’une demeure le décor ne peut en être exclu.
Lors d’une réunion publique suscitée par les Décorateurs pour exposer aux membres de la Presse Parisienne les raisons qui empêchent leur active Société de mettre sur pied son Salon annuel, René Herbst a agité le spectre des antiquaires, ces concurrents directs des ensembl(i)ers orientés vers l’avenir. Ce succès n’est pas dû au hasard. Il a des causes multiples.
Les antiquaires ont le sens du décor. « Avant d’être des ébénistes en meubles, nous déclarait l’un d’eux, nous sommes des tapissiers, et des décorateurs ». Cette déclaration livre, croyons-nous, la clef de leur audience. En effet, le décor voué aux gémonies par les fonctionnalistes, n’est pas seulement un vain divertissement. Il répond à des besoins précis de confort moral ou d’évasion. Nier cette réalité c’est nier toutes les valeurs de civilisation. C’est ravaler l’existence quotidienne à un nombre limité de désirs matériels qui doivent être satisfaits. C’est contester les droits de l’imagination, du rêve et de la fantaisie.
« Une maison, proclame Frank Lloyd Wright, le maître incontesté de l’architecture nouvelle en Amérique, n’est qu’une vulgaire machine à habiter dans la mesure exacte où l’être humain, n’est qu’un tube digestif ».
L’opposition du beau et de l’utile révèle toute l’acuité de la crise, dont nous sommes les témoins. Il est d’ailleurs curieux de constater que cette crise épargne certains domaines et certaines formes d’activité humaine. Les puristes les plus intransigeants et les plus fanatiques ne songent pas à contester aux grands tailleurs et aux grands couturiers le droit d’habiller leurs clients et leurs clientes en traitant les costumes et les robes sous l’angle de la beauté.
Naturellement il ne peut être question de parer des maisons équipées d’une manière incomplète. Il faut mettre à la disposition des citoyens français des villes et des campagnes un outillage domestique qui permette de limiter la peine des maîtresses de maison. Mais il faut aussi poétiser tous les appartements en tenant compte du fait que les joies esthétiques ne sont nullement l’apanage d’une élite et que les couches profondes de la population doivent y accéder. L’harmonie des formes et des couleurs n’est pas moins nécessaire à l’équilibre des âmes que l’air et la lumière le sont à l’équilibre physiologique des corps.
Il reste entendu que surcharge et ornementation ne sont pas synonymes et qu’un espace dépouillé d’ornements, mais fortement scandé et ponctué de tons chatoyants, peut devenir une source de ravissement et de délectation.
(*) en orange ce sont les réactions de SLAVIK
SLAVIK ET L’ANGE DU BIZARRE PAR VALDEMAR GEORGES
L’ange du Bizarre anime l’art insolite de ce dessinateur. Baudelaire qualifiait Ingres de Chinois égaré dans Athènes. Avec son visage émacié et diaphane, sa longue moustache tombante et son regard noyé, Slavik n’est-t-il pas un modèle d’Edgar Poe perdu dans un monde de fer et de béton ? Je ne serais guère surpris de le voir arpenter les avenues de la ville en tenant en laisse, tel Gérard de Nerval, une monstrueuse langouste. À Meudon, d’où il surplombe Paris, ses toits et ses lumières qui font penser à un décor pour « Louise » à l’Opéra Comique, Slavik habite une demeure délabrée, dont il a fait un antre de sorcier ou de mage. Bien rares sont les hommes qui marquent de leur empreinte les lieux de leur séjour. Slavik rend sa présence tangible et perceptible, aussi bien par le choix des objets qui l’entourent que par leur mise en place. Ces accessoires de vie ou ces reliques d’une existence bourgeoise sont détournés de leur cours naturel. Ils deviennent d’inquiétants objets de poésie et échappent à l’emprise de la banalité. Le cadre où évolue Slavik côtoie la fantasmagorie. Mais ce cadre mobilier et architectural n’est pas, ainsi qu’on pourrait le croire, un moyen d’évasion ou une compensation. C’est une projection directe ou indirecte du moi de l’artiste. Illustrateur, constructeur d’étalages, ces éphémères théâtres de marionnettes, Slavik est fait pour animer des scènes. En attendant la date où il sera découvert par un entrepreneur de spectacles parisiens ou bien américains, il crée sur papier des mondes imaginaires : ses visions de l’enfer qui rejoignent Orcagna, ses paysages de rêve qui évoquent Patinir, ses ruines piranésiques, ses danses macabres d’inspiration allemande et ses perspectives dans lesquelles on retrouve la puissance hallucinatoire des maîtres du Quattrocento, géomètres et voyants. À une époque d’ignorance érigée à la hauteur d’un dogme, Slavik se flatte, comme Picasso, de ne rien ignorer. Mais il résorbe les connaissances acquises. Au lieu de la subir, il domine sa culture est en fait le point de départ de recherches d’une audace savante et démoniaque.



