Revue SKY BLUE Massimiliano Mocchia di Coggiola 2022
Massimiliano Mocchia di Coggiola
Il est des lieux où l’on va pour se montrer, d’autres où l’on va pour se cacher. On paye (parfois très cher !) pour se cacher, mais d’évidence les lieux les plus luxueux sont ceux faits pour nous exposer. Depuis la fin de l’Ancien Régime, le théâtre a cessé d’être un lieu de rendez-vous mondain, une vitrine : on y va aujourd’hui pour regarder un spectacle, ce qui est souvent bien embêtant. On me dit même que la plupart des aficionados des courses de Deauville y vont pour parier – vraiment. Aussi si l’on exclut le Bal des débutantes, il nous reste le restaurant, théâtre valable pour mettre en scène notre ennui – et parfois notre compagnie. Slavik n’était probablement pas le premier à l’avoir compris, mais il fut certainement dans l’ère moderne le premier à en faire un modus operandi. Et à concevoir un décor de restaurant comme l’on imagine un théâtre, où l’on serait à la fois acteur et spectateur. Il faudrait arrêter de se dire qu’on ne juge pas un livre par sa couverture : cette intellectualisation de la cuisine est bien française, qui prétend que les meilleurs livres sont ceux arborant une couverture jaunâtre. Slavik était donc bien plus qu’un décorateur : ses restaurants, ses pubs, ses drugstores et ses boutiques visaient à susciter l’émerveillement du client, à stimuler son sens du beau, à titiller son snobisme aussi. Créateur de microcosmes pour les bons-vivants, il disait en parlant de lui et de son équipe :
« Nous ne sommes pas des décorateurs : nous sommes des gens de théâtre de boulevard. Nous voulons qu’il se passe quelque chose ». C’était dans les années 1970-80, apogée de sa gloire, récompensées par le Trophée de la Création du plus beau restaurant contemporain 1987 pour le décor du Jules Verne, grandiose mise-en-scène aux accents cubistes au deuxième étage de la Tour Eiffel. Étrangement le plus minimaliste de ses intérieurs !
Il faut dire que le revival était à la page ; la tendance dans le milieu de la mode, très forte à Paris, était à la récupération d’une esthétique de l’Art déco et de l’Art Nouveau. Mais soyons honnêtes : Slavik ne caressait pas les modes, il dictait les modes. Il nous suffira de regarder quelque portrait de l’homme, né Wiatscheslav Vassiliev le 6 Janvier 1920 à Tallinn (de parents exilés de Saint-Pétersbourg). Dès les années 1950, époque de ses premiers succès comme designer d’intérieur et d’objets de décoration, on se trouve devant l’image d’un homme bien bâti, très grand, aux cheveux courts, barbu, le regard bleu et la mine aristocratique, arborant un costume anglais trois-pièces, chemise blanche, cravate sombre et œillet à la boutonnière. Rien à voir avec le style de ses contemporains. C’est l’époque du premier drugstore Publicis des Champs-Elysées, qui lui vaudra son éternel prestige. Ajoutons qu’il avait été élève et collaborateur du publiciste Cassandre, une voie prometteuse.
Son goût vestimentaire de dandy façon vieille Angleterre se retrouve dans ses premiers travaux des années 1960 : la boutique Lanvin 2 transportait les clients de la rue Cambon à Londres, entre des lustres surdimensionnés et des dizaines de malles-placards, exposant les cravates et autres produits de la maison comme l’immense cabine d’un paquebot du début du siècle. Ce flirt anglais trouva son apogée dans le pub Winston Churchill (partiellement encore en place), mélange inspiré de boiseries et de peaux exotiques aux accents coloniaux. Slavik avait tout prévu : de petits casiers numérotés permettaient aux clients les plus fidèles de conserver leur bouteille de whisky déjà entamée.
Une partie de ses créations a aujourd’hui disparu. Mais ce qui en reste fait désormais partie de la légende de la ville Lumière. Certains de ses restaurants sont devenus des éternels : le Dôme et sa Poissonnerie, L’Européen, L’Entracte, Le Zeyer, Le Victoria Station (où l’on mange fort mal, je vous l’accorde, mais l’ambiance inchangée mérite la visite)… N’est-il pas extraordinaire que certains de ces endroits aient moins de quarante ans et fassent pourtant déjà partie de l’Histoire de la nuit parisienne ? Une prouesse qui ne tient pas seulement à l’attention au détail, maniaque, du designer : Slavik était un metteur en scène baroque, mais aussi profondément démocratique car chaque client, une fois assis dans un de ses cadres, devait avoir l’impression d’être au centre de la scène et d’y être sur un piédestal. Le mélange entre décor traditionnel et inventions fantasques est parfait, trouvant son équilibre dans des volumes nouveaux et des objets d’apparence ancienne, adaptés aux nouvelles exigences. Les banquettes courbes (l’une de ses inventions) rendent l’atmosphère conviviale et permettent à l’attendrissant snobisme parisien de s’exercer plus aisément. Les miroirs, omniprésents dans ses créations, sont aussi larges et généreux que ses tables : on en retrouve très souvent au plafond, comme si Slavik s’amusait à nous placer dans le décor d’un bordel 1900. De fait, son amour pour la Belle époque est tangible dans ses interventions au Bouillon Chartier Montparnasse, au Relais de Suède (très regretté), mais aussi dans le décor de l’Assiette au Boeuf (aujourd’hui disparu), où il s’amusa à dessiner lustres, verrières et boiseries dans le plus exquis style Liberty. « Je voulais créer de la nostalgie, du confort et du bonheur bourgeois. Je ne l’ai pas fait pour les yé-yé ou les millionnaires » affirmait-il. Slavik faisait partie de cette race bénie, décrite par Oscar Wilde, de ceux qui savent voir la beauté dans toute chose, et ignorent la laideur. Dans sa maturité il prétendait ne faire plus grand cas de son apparence et se prit à clamer dans ses interviews qu’il pouvait s’habiller plus que convenablement pour moins de 150 francs. Sa garde-robe est en effet un mixt de marques célèbres et de fringues achetées d’occasion, ces dernières contenant quelques merveilles, témoins silencieux du goût exquis de leur propriétaire. Oubliant les costumes de Savile Row, il tomba amoureux de la saharienne Abercrombie & Fitch (et de ses imitations) et se parait hiver comme été comme un explorateur (urbain), portant des vestes constellées de poches plaquées, des pulls Missoni, arborant des spectator shoes sans chaussettes, des ghillies écossais ou des souliers créés spécialement pour lui par Olga Berluti. Son côté “tsar et cosaque” (comme le désignait Jean Feldman) n’en était pas pour autant diminué.
Malgré la progressive simplification de sa garde-robe, Slavik se laissa courtiser par le milieu de la mode pour une courte période, et posa pour un photoshoot d’Helmut Newton, habillé par Lagerfeld. Qui dit mode dit vanité, et quand on pense à Narcisse, on en vient aux reflets, leitmotiv des années disco : Slavik lança l’aluminium bronzé, plus discret que le miroir, surface chaude et réfléchissante « où toutes les femmes sont jolies » (sic). Il en fit un cheval de bataille, notamment au Bistrot 121, réponse moderniste aux critiques qui le voulaient passéiste. Il déclina cette surface flatteuse pour la boutique Ted Lapidus (ouverte en 1961 et aujourd’hui disparue, comme tout principe de beauté du catalogue Lapidus), entièrement recouverte de laiton poli, avec un escalier en colimaçon à la rambarde relevée d’un placage en ronce de noyer. Une floraison de miroirs eut lieu en 1969 quand il prit en main la décoration du Club House, le golf de Rochefort : comme le couloir d’une maison florentine, les casiers miroitant du club y sont encadrés par des petites colonnades en arc, suivant le dessin rond de l’hôtel particulier. Les golf men, on le sait, aiment autant regarder “qui est là” que se rassurer devant un miroir de leur réelle présence dans un endroit si exclusif.
Les temps ont changé. La mode, au restaurant, n’est plus au luxuriant, à l’excès ni aux miroirs plafonnés. On croit aux décors simples, minimalistes, sévères, et on nous dit que la meilleure nourriture se trouve dans une assiette blanche (et carrée), plutôt que dans un écrin de laiton poli, velours et boiseries. Les nouveaux snobs trouvent les beaux intérieurs suspects. On a enlevé les décors de la scène de l’Opéra depuis qu’on n’y va plus pour voir qui est là. Les chanteurs chantent-ils mieux une fois débarrassés de l’ornementation ? Notre époque semble avoir oublié la signification de voyager en restant assis, et même de se laisser surprendre par un beau cadre. Nos contemporains semblent ne plus aimer la beauté que si celle-ci est muséifiée, “ancienne”, comme si cet artifice lui donnait une excuse pour exister. Slavik nous a quittés en 2014, laissant à Paris un héritage de luxe, de calme et de volupté. Il aura démontré être le plus Français des Russes, et le plus Parisien des Etrangers. Le type de beauté qu’il a su créer était et reste, pourtant, contemporain : une preuve de plus, s’il en fallait une, d’un génie et d’un art intemporels qui devraient lui valoir une place dans un musée.
Les éditions Norma ont publié Slavik, les années drugstore en 2021. Une belle occasion de (re)découvrir ses créations dans un beau livre qui en constitue probablement le catalogue raisonné, mais aussi un acte d’amour infini de la part de sa compagne, Géraldine Cerf de Dudzeele, que je veux remercier amicalement ici pour le temps qu’elle m’a accordé, et pour les belles photos qui décorent cet article.



