Réf : article du Gault et Millau sur le Drugstore Champs Elysées, Le Nouvel Adam, Octobre 1966
En Amérique, ils appelleraient cela « La Boutique ». Pour faire américain, nous l’avons nommé « Drugstore ». C’est-à-dire pharmacie. Là-bas, comme l’a chanté Charles Trenet, dans les pharmacies, les cachets sont un peu cachés. On y vend des jouets, des fourchettes, des produits d’entretien, des bonbons et de la salade. En France, nous ne les avions pas attendus et, bien avant nos coopératives, Leclerc et Prisunic, nos vieilles boutiques de province, sous le nom de mercerie ou de quincaillerie, étaient des drugstores de village. Elles le sont même encore parfois et nous avons vu récemment, par exemple à Loctudy (Sud-Finistère), une « Teinturerie Parisienne » qui se fait une spécialité de laitues cueillies à la rosée, de praires et de cerfs-volants.
Mais le « Drugstore » de M, Bleustein-Blanchet n’a rien à voir avec tout cela. C’est une invention bien française qui consiste à joindre le futile à l’agréable.
Le « Drugstore », en effet, n’est pas seulement un magasin où l’on vend presque tout, dix-huit heures par jour, avec le sourire et à des prix souvent raisonnables. Même si on ajoute qu’on pourrait presque y vivre sans jamais en sortir (et cela doit se passer), sauf de 2 heures à 8 heures du matin, heures de fermeture, y prendre son petit déjeuner (pardon, son breakfast), faire ses courses (shopping), déjeuner (lunch), se faire shoeshiner par un cireur d’élite, lire tous les journaux du monde, et tous les bons livres, aller au cinéma, se parfumer, s’habiller, se guérir, s’enivrer, envoyer des fleurs et des gadgets à la ronde, se ruiner, s’amuser, parler, avoir l’air de penser devant tout Paris, ce serait encore insuffisant. Les « Drugstores » et, singulièrement, le plus ancien, le plus lancé : celui des Champs-Elysées, sont aussi un petit coin de l’âme de Paris, comme Lipp, Maxim’s, Castel et la Régie Renault (plus précisément, son « Pub »), petit coin sophistiqué, artificiel, excessif, bâtard, mais · qui compte autant, dans l’évolution de nos moeurs, que les aphorismes de Jean Nocher et la pensée de M. Hallyday.
Comme à notre habitude, nous allons faire une analyse à peu près complète, qui aura toutes les apparences de l’objectivité. Le « Drugstore » des Champs-Elysées nous paraissant être désormais une institution solide et inévitable, autant en connaître à fond les contours et les détours, n’est-ce pas, pour s’y comporter avec autant de chic et de nonchalance que nos adorables minets.
Décor : 13/ 20
Des lames de bois couleur miel, du cuir sombre, un éclairage vif que ne font nulle part rebondir les panneaux de verre des vitrines et toute une élégante quincaillerie de cuivre poli, voilà pour le matériel de base. C’est blond, accueillant, d’un modernisme tempéré par les accessoires de la Conquête de l’Ouest. C’est grand, très grand, mais; par miracle, on ne s’en aperçoit qu’après avoir visité tous les stands, tant est ingénieux et savant le plan qu’imagina le décorateur Slavik.
Un jeu de perspective coupe, de quelque endroit qu’on se situe, le champ visuel. Dans cet ancien rez-de-chaussée – relativement bas de plafond – Slavik a su, par la seule articulation des volumes, diversifier tout son décor sans recourir aux plus « payants » des effets architecturaux intérieurs, les dénivellations en chaîne, qui font le charme du « Drugstore » Saint-Germain. Ce plan, si 1′ on doit croire son ·auteur, fut établi en fonction de « circulations »probables de la clientèle, elles-mêmes déterminées par l’emplacement des portes.
Sur ce point, on ne saurait dire que les prévisions du décorateur se soient avérées. Car – pour ne prendre qu’un exemple – l’idée ·d’établir un sens interdit autour de la rotonde « presse >> se montra inepte à l’usage. On tourne aujourd’hui en tous sens autour des présentoirs de journaux, sans qu’aucun incident interrompe la ronde permanente des gens soucieux de s’informer sans dépenser un centime.
Accueil : 12/ 20
Deux cent vingt-huit personnes sont là pour vous accueillir. Bientôt, M. Boudre les surveillera de son bureau situé au premier étage, grâce à l’écran de télévision intérieure que des techniciens installent en ce moment même. Les qualités exigées du personnel féminin – de très loin le plus en vue – sont, dans l’ordre d’importance : parler anglais, être jolie, aimable et vive. Ces deux dernières qualités étant, aux heures de pointe, contradictoires. Ces jeunes filles et jeunes femmes préposées aux divers services s’appliquent à combiner toutes les vertus de la femme, selon l’archétype modelé à longueur de semaines par le catéchisme de la fameuse Madame Express.
Kiosque à journaux : 18/20
C’est le plus important point de vente de journaux de Paris, donc de France ; c’est le lieu où s’opèrent en priorité toutes les saisies de presse. Trois équipes de vendeuses polyglottes s’y relaient entre 8 heures et 2 heures du matin, dimanche compris. On y trouve donc à presque toute heure plus de deux mille cinq cents revues françaises et étrangères.
Il vaut mieux éviter ce stand entre 18 heures et 19h30 et entre minuit et la fermeture (l’arrivée de premiers journaux du matin causant un engorgement ). Des personnages faméliques y attendent la première édition du « Figaro » et ses « Petites Annonces d’emploi ». Ils s’y mêlent à des étrangers – Américains pour la plupart – qui s’arrachent les éditions parisiennes du « New York Herald Tribune » et du « New York Times ».
La clientèle est, en effet, très cosmopolite à toute heure. Elle y est aussi très mêlée. La Callas et les Hallyday, Joseph Kessel, Léon Zitrone, Bernard Blier, des midinettes et jeunes yéyés qui n’imaginent pas pouvoir ailleurs qu’ici acheter leurs magazines favoris, se rencontrent devant ce stand sans fraterniser pour autant.
Librairie 18/20
C’est sans doute parce que cette librairie, la plus puissante de Paris, vend particulièrement bien nos Guides que nous allons en écrire du bien tout exprès. Mais ce serait nier l’évidence que de ne pas admirer la façon habile et pratique dont les livres sont exposés, la manière dont Mme Rabuteau, la directrice, sait attirer l’attention de ses clients sur les ouvrages qu’ils sont supposés pouvoir désirer (romans en vogue, études en rapports avec l’actualité ou la sexualité, etc.), la grande diversité du choix (tous les livres récents), l’extraordinaire richesse des collections « de poche », et enfin la grande liberté laissée à la clientèle de se promener entre les piles et de feuilleter un bouquin sans intervention désobligeante des vendeuses
Parfumerie 14/20
Méfiez-vous de Mme Pierre Bloch ; cette femme de tête, sans se montrer particulièrement aimable cependant, a un tel talent qu’elle est capable de vous faire acheter tous les objets de parfumerie qu’elle vend et qui vont du vanity-case à la perruque, de la casquette à la garniture complète de salle de bains, avant même que vous vous en soyez rendu compte.
Tous les objets de parfumerie sont français. Seules les éponges viennent d’Italie. Les provinciales y achètent beaucoup de bijoux fantaisie (« maux, etc.) ; les étrangères, de grands parfums traditionnels que les Françaises n’utilisent plus, et tout le monde, les accessoires et eaux de toilette que les magazines recommandent.
Il y vient ici beaucoup d’hommes. Des comédiens et des chanteurs (Jean-Claude Brialy, Johnny Hallyday, Claude Dauphin, Guy Bedos) mais aussi beaucoup de ministres (Maurice Bokanowski, Joxe et Grandval), et plus encore de ministrables. C’est ici que furent lancées les longues perruques pour hommes, bien avant que celles-ci fussent sanctionnées par l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures.
Disques : 10/20
De classiques, peu. Presque point. On y vend avant tout des « tubes » que les minets viennent écouter tout l’après-midi sans jamais en acheter un seul. La grosse vente se fait la nuit, après la sortie des cinémas. Les gens viennent demander l’enregistrement de la musique du film qu’ils viennent de voir, et les étrangers, des « classiques » de notre music-hall (Aznavour, Montand, Piaf, etc.). Le succès des « musicassettes » (bandes enregistrées) s’est bâti de toutes pièces ici.
Une agende de théâtre met au service des hommes d’affaires du quartier son personnel très informé. Les étrangers y retiennent surtout des places pour les grands music-halls.
Ici, les « minets règnent » : riez pas. Ils lancent la mode
Cadeaux : 14/20
Mme Françoise Bleustein-Blanchet partage avec Mme Rosetti la responsabilité de ce stand. C’est la providence des maris qui s’aperçoivent à la dernière minute que c’est Noël ou leur anniversaire de mariage. Ceux qui reviennent les mains vides d’un voyage à l’étranger en profiteront aussi et pourront faire croire qu’ils ont pensé à acheter un cadeau là-bas. Ces dames passent chaque année quinze jours aux Etats-Unis et une semaine en Suisse, en Italie, en Angleterre et en Allemagne.
De suisse viennent les montres, évidemment, d’Allemagne la maroquinerie masculine, d’Anglettere l’argenterie (et quelques objets de cuir), d’Italie beaucoup de babioles, des Etats-Unis les gadgets, de France, enfin, tout le reste. Cela fait assez peu de chose, mais généralement de bon goût ou bien très amusant et à la mode.
Marlène Dietrich achète ici par télégramme. Le roi du Maroc s’y pourvoit en cadeaux divers. La Callas connaît par leurs prénoms la plupart des cinquante vendeuses « tournantes » ou fixes, divisées en quatre équipes. Elle achète tout ce qu’elle voit, l’emporte, et rend petit à petit les objets achetés en demandant qu’on lui ménage un avoir correspondant pour son prochain passage devant les vitrines, renouvelées chaque mois.
Tabac : 15/20
Habitués travaillant ou vivant dans le quartier, étrangers à partir de Pâques, en tout : à peu près trois mille clients par jour, servis d’une manière étonnamment rapide. Cette boutique n’est pas rentable. Elle sert de « point de vente-test » aux nouveautés (briquets, pipes, gadgets, cravates et chaussettes de couleurs vives américaines). Le stock de tabac, géré par I.B.M, est conservé dans une pièce pourvue d’un humidificateur dernier cri (bientôt deux). Léopold Senghor, Raf Vallone, Christophe y achètent beaucoup de cigares, Barbara des briquets et Jean-Christophe Averty, Claude Nougaro, Jacques Martin, Guy Bedos et Sophie Daumier tout simplement leurs cigarettes.
Jouets : 12/20
Le jouet en peluche français et italien est vendu ici par milliers d’exemplaires aux pères et mères qui viennent accompagnés de leurs enfants, surtout le dimanche matin. Les automates ne sont plus aussi appréciés qu’autrefois. Les « gadgets » électroniques les ont, semble-t-il, remplacés dans l’estime du grand public. Sont-ce des jouets ? Les walkie-talkies, par exemple (de 142 à 1800 F la paire), tentent surtout les grandes personnes (un producteur de cinéma tournant un film en Seine-et-Oise en a commandé, un soir, pour 5 000 F). Quant à la dernière nouveauté, l’interrupteur ultra-son de télévision (400 F), son prix, tout comme son usage, le réserve en priorité aux amateurs entre deux âges de physique amusante, tentés d’interrompre une émission en tapant deux fois dans leurs mains.
On attend à toute heure du jour MM. Belmondo et Rossellini, qui achètent ici tous leurs joujoux.
Restaurant : 12 / 20
Un restaurant dont la première vente des boissons revient à la marque Coca-Cola ne va pas nous inspirer, on s’en doute, des commentaires dithyrambiques. Mais on ne peut pas non plus l’ignorer, puisque mille personnes en moyenne y prennent un repas chaque jour.
Un récent voyage aux Etats-Unis nous conduit à quelques réflexions à son sujet. Le but du restaurant du « Drugstore » pourrait, à première vue, se rapprocher de celui que poursuivent les grandes « chaînes » américaines comme Howard Johnson : repas simples, tout préparés, à hase de produits surgelés, ni bons ni mauvais, pas chers, agréables à l’ oeil et rapidement servis. Il est probable qu’on a voulu en faire autant, aux Champs-Elysées comme à SaintGermain-des-Prés. Mais il semble que, en France ; une entreprise de ce genre ne puisse réussir de la même façon. La clientèle gastronomique du « Drugstore » n’est pourtant pas difficile. Mais les habitudes françaises sont telles qu’on croit toujours devoir y souscrire, même pour s’en écarter. Au lieu de présenter un vrai menu de vrai drugstore, on propose ici une alimentation qui n’est ni chair ni poisson, où l’ américanisme des plats (hamburger, chicken salad howl, club sandwich tunafish, banana-split, etc.) perd’ ses caractéristiques en se francisant ou en subissant d’autres influences étrangères.
Cela n’empêche, d’ailleurs, que nous trouvons excellentes les huîtres, agréables certains plats du jour et que les gigantesques desserts à la crème Chantilly réjouissent nos coeurs d’enfants. Quant aux prix, nous devons avoir joué de malchance avec eux, puisqu’on nous dit que la moyenne du coût des repas ne dépasse pas 9 F.
La clientèle : 14/20
La clientèle du « Drugstore » ne différerait guère de celle qu’on rencontre partout sur les Champs-Elysées, si l’on n’y distinguait un groupe très distinct d’habitués qui – bien que très minoritaire – a donné, dès la création du « Drugstore » (en avril 1958), un caractère très particulier. Ce groupe, qui forme un clan organisé et fermé, est communément appelé le groupe des minets. Il rassemble des jeunes gens – écoliers pour la plupart – que ne semblent pas intéresser outre mesure les jeunes filles. Celles-ci, peu nombreuses, les suivent sans rechigner, arborant de volumineuses perruques et s’efforçant de ressembler point par point à l’idée qu’elles se font d’une étudiante américaine.
L’âge moyen des minets mâles – reconnaissables au fait qu’ils ne se fardent presque jamais les yeux – peut être fixé aujourd’hui à quinze ans, mais il baisse chaque année. Leur groupe, même renouvelé, comprend depuis toujours une soixantaine de membres. La naissance des minets fut spontanée, il y a huit ans, dans quelques cafés entre le Trocadéro et la Muette. Ils trouvaient donc leur panier naturel au « Drugstore », brillant de tout l’éclat anglo-saxon de sa nouveauté.
Le « Drugstore des Champs » est le domaine de ces mignons petits consommateurs, en général assez polis avec les membres du personnel, qu’ils amusent et surtout qu’ils craignent. Ils y viennent en groupes compacts, à heure fixe, sans faire d’esclandre, soucieux avant tout de ne pas trop agrandir leur cercle. La minorité très inagissante qu’ils forment en cet endroit leur retire donc tout pouvoir d’en modifier d’un iota l’atmosphère assez agitée. Mais leur problème n’étant certes pas de « changer la vie », c’est au « Drugstore » qu’ils ont choisi d’attendre, sans projet et sans impatience, que la vie et le temps les changent.
Je vous laisse découvrir ce magnifique Drugstore des Champs-Elysées



