Slavik : « Nous avons voulu donner une notion de luxe et donc, entre les noirs satinés, les noirs brillants et une dominante de noir mat, ce qui est plus luxueux et plus raffiné d’une certaine manière, nous avons tapé dans les caviars, caviar pressé, caviar gros grains, sevruga, beluga… donc les murs, c’est du Pétrossian quelque part (sourire..) ! ».
A partir de 1981 eut lieu une vaste entreprise de rénovation de la tour Eiffel qui allait avoir cent ans en 1989. Cette entreprise comprenait le projet de faire revenir les Parisiens qui avaient abandonné la tour Eiffel depuis longtemps.
Il s’agissait en particulier de créer un restaurant gastronomique prestigieux sur une plateforme de 500 mètres carrés construite pour celaau-dessus du 2° étage de la tour.
Début 1983, c’est à Slavik dont le génie créatif pouvait le mieux s’accorder à l’âme de la tour Eiffel que fut confié la responsabilité du décor. Avec l’architecte Jean-Jacques Loup, qui collaborait souvent avec lui, il va se prendre de passion pour cet archétype de la société industrielle du XIX°.
S’inspirant du cockpit d’un avion de chasse, Slavik et Loup imposent un décor minimaliste ultra chic d’un grand raffinement à 123 mètres au-dessus du Champ-de-Mars.
« J’ai voulu une couleur noire comme un piano Steinway, une gondole à Venise ou un taxi à Londres ; Le soir, on baigne dans un éclairage de clair de lune ».
Le décor était difficile à concevoir : il fallait en même temps, ne pas détourner les yeux de l’immense panorama parisien, mettre en valeur l’architecture métallique et créer une ambiance suffisamment sophistiquée. Slavik et Loup remportèrent ce triple pari.
Slavik fait surélever imperceptiblement le sol au centre de la salle afin que la vue ne soit pas cachée par les clients qui étaient le long des vitres.
1° décembre 1983 : Inauguration du Jules Verne
Somptueux diner de près de cent personnes avec le Tout-Paris et en présence des descendants de Gustave Eiffel et de Jules Verne. Louis Grondard réussit l’exploit de servir un diner absolument remarquable.
Posé au milieu de la fabuleuse machinerie d’ascenseur et des grandes roues, ce navire en plein ciel, hors du temps, est féérique et, en même temps, le luxe du service évoque les voyageurs des années 1920.
C’est l’évènement gastronomico-touristico-parisien de décembre 1983 et de l’année 1984.
Pour la première fois depuis des décennies, la tour Eiffel offre à ses visiteurs une cuisine faite avec un vrai talent.
Le succès va être foudroyant et cela durant les 22 ans de vie du Jules Verne.
Le Jules Verne devient l’endroit favori des Parisiens, certains y prenant leurs habitudes sans parler des Français en visite à Paris. Certains, comme Monsieur et Madame Tyssier, alors propriétaires du Pub Sir Winston Churchill, viennent y déjeuner tous les dimanches. Le Jules Verne est ouvert 7 jours sur 7.
Le chef Louis Grondard va diriger le Jules Verne jusqu’en 1992, date à laquelle il prend la direction des restaurants Drouant. Alain Rex prendra la suite jusqu’à la fermeture du Jules Verne fin 2006.
L’aventure commence au pied de la tour, dès le vestibule du « Jules Verne », où l’on peut lire cette phrase gravée dans un panneau de verre : » Quoique j’invente, quoique je fasse, je serai toujours au-dessous de la vérité. Il viendra toujours un moment où les créations de la science dépasseront celles de l’imagination. » (Jules Verne)
L’ascenseur privé qui s’élève lentement au-dessus de Paris à travers les structures de métal imposantes, semble déjà emmener les hôtes du restaurant dans un « Voyage Extraordinaire ».
« De la Terre à la Lune » en 3 minutes. A 123 mètres du sol, on quitte la navette pour pénétrer dans le vaisseau.
Gravée dans le mur de miroir noir de l’entrée, cette phrase de Jules Verne : « On foulera l’air, comme on foule la terre. » (Robur-le-Conquérant, Jules Verne, roman d’anticipation paru en 1886)
De subtils rapports de gris et de noirs, des miroirs sombres, de la tôle, des rivets, des nappes grises de lin glacé et des fauteuils en fonte.
Le plafond bas crée un caractère d’intimité, mais une troisième dimension est donnée par les pyramides de verre par lesquelles on découvre au-dessus de soi la forêt métallique de la tour qui part en volée encore 150 mètres plus haut. Derrière une vitre, on voit tourner l’immense roue des ascenseurs.
L’atmosphère est tellement irréelle qu’on guette le signal du compte à rebours et le proche départ vers les grands espaces. Mais en même temps, on se sent comme curieusement protégé dans ce nid céleste où l’on n’éprouve aucune trace de vertige.
Dans le décor gris monochrome, tout est mat, aucune brillance, aucun reflet (stratifié gris mat pastillé sur les cloisons). Le plafond en tôle perforée laquée noire est rythmé par un treillis rappelant la trame géométrique de la tour. Moquette mouchetée de noir et de gris, tables en bois poivre et sel, à piètement noir mat, nappées de lin glacé gris.
Les fauteuils en fonte française ont un « treillis » tour Eiffel qui sera, à la demande des clients, rembourré par des galettes en peau d’autruche grise. Ils sont équipés de « roues d’avion de chasse » (Slavik), roulent, pivotent, s’élèvent et se baissent.
Cette quête de rigueur et cette élégance sans concession, sont adoucies par les lumières halogènes sur toutes les tables qui dispensent deux intensités lumineuses modulables par les clients.
Des couverts aux lignes épurées en métal argenté, assiettes noires octogonales (« comme des boulons »)
Seuls sont blancs les cols des chemises grises des serveurs sanglés dans de longs tabliers gris « à la française ».
Le bar en acier noir mat évoque, avec ses rivets, la charpente métallique du bâtiment et contraste avec la laque noire du piano à abattant transparent qui lui fait face.
Les vitres frôlent les poutrelles et les machineries des deux ascenseurs à crémaillère qui montent depuis le rez-de-chaussée. « De véritables Tinguely en mouvement » aime à dire l’architecte-conseil Duhart qui, pour ajouter à la transparence des lieux, a dessiné les deux grandes trouées dans le plafond afin que l’on puisse suivre l’enfilade des poutres jusqu’au sommet.
Entre trois batteries de double roue de 4 mètres de diamètre, l’espace s’ouvre en pétales sur Paris, par une enfilade de hautes ogives vitrées qui rythment élégamment la façade du restaurant. Ce dernier s’organise en trois parties : le bar de trente-sept places, avec vue sur le Champ de Mars et les Invalides ; les cents autres places orientées vers Notre-Dame ou Chaillot/La Défense. La dernière partie est réservée à la cuisine.
Janvier 1987 : Le Jules Verne reçoit le Trophée de la Création du plus beau décor contemporain
A nouveau un somptueux diner rassemblant le Tout-Paris ainsi que les descendants de Gustave Eiffel et de Jules Verne mais cette fois-ci pour célébrer l’attribution du Trophée du plus beau décor contemporain au Jules Verne de Slavik et Loup !
La cuisine aussi exquise soit-elle ne fait pas nécessairement d’un restaurant un lieu de fête. Le décor est le trait d’union indispensable entre l’art de la gastronomie et les plaisirs de la table. C’est pour susciter un mouvement en faveur de la qualité artistique du décor de restaurant que Christian Millau, avec le soutien de Gault et Millau Magazine et de la prestigieuse firme d’horlogerie Vacheron-Constantin a créé deux Trophées annuels du « Plus Joli Décor de restaurant ». Le Trophée Renaissance est remis à un décor d’époque remis en valeur. Le Trophée Création a été remis au restaurant Jules Verne dont le décor est dû au talent de Slavik et Loup.
Printemps 2006 : Séquence tournée au Jules Verne d’un film sur Slavik produit par sa fille et son gendre.
Décembre 2006 : le Jules Verne ferme.
Ce lieu magique qui aurait dû être protégé n’existe plus. Il a été détruit lorsque la concession a été retirée à Eliance (Elitair Maxim’s) et confiée à Sodexho en 2007 avec le chef Alain Ducasse qui n’a pas su conserver ce joyau.
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