Réf : Propos recueilli par Marie Godfrain, Le Monde, janvier 2022
Le photographe suisse a collaboré à un ouvrage consacré au designer russe Slavik, auteur de plusieurs restaurants et magasins parisiens comme le Drugstore Publicis. Peter KNAPP revient sur l’amitié, symbolisée par son portrait pris par Slavik en 1974.
Après avoir achevé mes études d’art à la Kunstgewerbeschule du Zurich, je suis parti à Paris pour me plonger dans le bain de cette ville mythique. Nous étions en 1951 et j’ai vite réalisé qu’en réalité la France était en retard sur le plan du design et du graphisme…
En suisse, nous étions très influencés par le Bauhaus et sa modernité. La fonction et la beauté étaient très importantes pour nous.
Sur ce plan, Paris m’a déçu jusqu’à ce que je tombe par hasard sur les vitrines des Galeries Lafayette qui m’ont ébloui : les vêtements et les décors avaient été passés au blanc. J’ai ressenti un véritable choc créatif. Je me suis alors renseigné sur l’identité de leur créateur. C’est la première fois que j’entendais le nom de Slavik, qui était alors responsable des vitrines.
Après notre rencontre, il m’a rapidement fait entrer dans le grand magasin où je me suis occupé de la typographie, du logo, des catalogues, des affiches et de la scénographie et, à partir de 1955, de la direction artistique. Nous avons quitté le navire ensemble après avoir remporté un concours pour réaliser des pavillons pour l’Exposition universelle de Bruxelles. Nous étions très complémentaires : moi j’avais une éducation moderniste, inspirée par les architecte Mies van Des Rohe et Eero Saarinen, lui était plus influencé par le surréalisme et Jean Cocteau.
Nous sommes immédiatement devenus amis, mon identité suisse l’amusait et son côté surréaliste me fascinait. J’étais un peu trop radical, conceptuel, lui adorait l’histoire de l’art, dans sa totalité, de Bosch à Magritte. Il a ouvert mon oeil à cette histoire.
Nos chemins professionnels se sont séparés en 2960, mais nous sommes restés amis jusqu’à sa mort, en 2014. Slavik était amusant et sympathique, il avait une élégance, de l’imagination, quelque chose d’Edgar Poe. J’aimais l’écouter, il soignait son langage, il inventait des mots.
On partait en vacances ensemble et l’on discutait d’art et de voitures. Il possédait une Mercedes 300 SL tandis que j’étais plutôt Porsche ou Ferrari. Mais nous ne parlions plus travail car nous avions pris des voies différentes.
A cette époque, il a commencé à dessiner des restaurants dont l’Assiette au boeuf, sur les Champs-Elysées, où il a pris cette photo de moi en 1974. J’avais alors 43 ans et on me voit en conversation avec Christine Simonet, une jeune journaliste du magazine Elle qui deviendra ma femme. C’est l’une des rares photos prises par Slavik, lui qui n’avait même pas d’appareil photo. Il m’avait emprunté le mien pour celle-ci.
Cela n’a pas été si simple de se lancer dans la réalisation d’un livre « rétrospectif » car nous l’avons démarré sans archives. Slavik ne déposait les dessins d’aucun de ses luminaires ou sièges, ce qui faisait hurler Charlotte Perriand. Il préférait vivre dans l’instant.



