Réf : Propos recueilli par Jean-Marie Dubois, historien d’art, 10 janvier 2023
Quand j’ai reçu le magnifique ouvrage Slavik, les années Drugstore, j’ai été pris d’une vive émotion. Ce livre m’a plongé dans mes premières années à Paris, dans les années 1960 lorsque je travaillais pour Madame Desolle-Berkoff dans la société TAC, qui se trouvait aux Lilas et qui était spécialisée dans toutes les applications de la chaudronnerie.
Madame Desolle-Berkoff avait une sacrée personnalité, et dirigeait d’une main de maître une trentaine de chaudronniers. Elle était très connue dans les milieux des bars, des cafés et restaurants. On fabriquait tout ce qui était en inox, tout ce qui était comptoirs en étain, etc. C’était en 1967… Monsieur Probst, le propriétaire du Pub Winston Churchill à l’Étoile qui était déjà ouvert (et qu’avait réalisé Slavik avec la société TAC), également patron de l’Académie de billard à Paris, avait décidé de le reprendre comme décorateur pour la London Tavern, rue du Sabot dans le 6e arrondissement. Madame Desolle-Berkoff m’a donc demandé de suivre les réunions de chantier.
À l’origine rue du Sabot, c’étaient vraiment des caves, avec le sol en terre battue. J’étais jeune, j’avais 25 ans. Slavik m’a incroyablement impressionné. Il était très sympathique avec les entreprises, respectueux des ouvriers, des plombiers etc., affable, aimable avec tout le monde.
Je me souviens… ça m’est resté : il roulait des cigarettes avec de l’Amsterdamer, et il en roulait pour tout le monde. Il arrivait sans aucun plan papier, juste avec une craie pour tracer au sol. Un jour, il a demandé au céramiste de venir avec tous ses échantillons, et très vite Slavik lui dit « C’est quoi ça ? » « Mais non je ne vais pas mettre ça du tout ! Il me faut des miroirs ».
Il était vraiment étonnant, il fallait tout écouter avec attention. C’était passionnant ! Les « crobards » étaient très clairs pour lui. Il savait exactement où il allait. Il ne se trompait pas.
Pour la London Tavern, il avait exigé des lampes fabriquées à Venise. À l’époque, Madame Desolle-Berkoff me disait : « Quand on prend Slavik, on n’a pas de budget, on ne parle pas de budget avec Slavik, on se paye Slavik ».
C’est ainsi que j’ai découvert ce milieu des décorateurs, et Slavik fut le premier. Il a eu sans aucun doute une influence considérable dans la suite de ma carrière et de mon goût pour mon travail.
Il était très grand, très élégant avec tout le monde. Pour le pub Winston Churchill, il avait installé des portes en ébène avec des poignées en laiton qui valaient une fortune, et là pour la London Tavern, il a voulu faire la même chose.
Le patron pensait qu’une imitation ferait l’affaire. Quand l’échantillon est arrivé, Slavik a dit non.
Il s’est tourné vers moi et m’a dit : « Tiens, toi le petit jeune, si tu veux tu peux garder ça pour toi. » J’ai longtemps gardé cette poignée et ce morceau de faux ébène. Slavik voulait du beau, du vrai.
Un autre souvenir me revient dans le même style, un souvenir qui n’est pas dans le livre. C’était pour le coiffeur Joseph Joffo boulevard Saint-Germain. Nous avions une commande pour fabriquer le bac pour laver les cheveux des femmes. Alors Slavik a réalisé un incroyable dessin, avec un bac de huit mètres de long, comme une mangeoire, tout en courbe. Les chaudronniers n’avaient jamais vu ça et étaient plutôt dubitatifs. Un jour, Slavik est arrivé à l’atelier pour leur expliquer. Il a débarqué en
voiture, est rentré dans les entrepôts et a dit : « Dégagez-moi tout, les outils, les machines, les instruments ». Un grand espace vide a ainsi été est créé. Il a demandé un bâton de craie et a dit : « Je vais vous faire le plan ». Et le voilà dessinant sans hésitation par terre la longueur et la largeur avec une grande précision. Sur le dessin du bac, nous devions adapter nos structures de métal. Certains s’inquiétaient : « Comment est-ce que cela va rentrer dans le salon ? ». Il a répondu : « Pas de problèmes ! Les murs seront faits après… ». C’était très impressionnant.
Pour la London Tavern, j’ai suivi le chantier intégralement, puis je suis allé à la réception d’inauguration début 1968. On se croyait vraiment à Londres, il y avait plusieurs taxis londoniens, des Rolls-Royce, et là, dans la rue du Sabot, une machine qui produisait du fog anglais. C’était incroyable et magique !
Daniel Pulce a ensuite travaillé avec d’autres architectes tels que Gae Aulenti, Andrée Putman, Philippe Starck, Jean Nouvel, Jean-Michel Wilmotte, Ronald Cecil Sportes, Patrick Bouchain, Anne Fourcade, etc.
Pour moi, Slavik est au-dessus du lot et je réalise la chance que j’ai eu de commencer à travailler avec lui. Je ne comprends pas qu’on n’en parle pas plus, contrairement à beaucoup d’autres. C’était vraiment un grand. Il m’a énormément appris. C’est incroyable de voir tous les lieux qu’il a réalisés à Paris. Un vrai virtuose !
À la différence des autres ; il donnait l’impression d’improviser, ce qui n’était évidemment pas du tout le cas. Tout était dans sa tête. Pour beaucoup de décorateurs, la technique était un problème et il fallait tout cacher, planquer. Par exemple à Orsay, Gae Aulenti voulait tout cacher et dissimuler : les
machines à café, les distributeurs de Coca, etc. Ce fut aussi le cas de Cecil Sportes à la Tour Montparnasse qui voulait que rien ne soit visible. Peut-être qu’ils avaient un certain sens du business.
Par exemple, les sièges du musée d’Orsay étaient fabriqués en Italie, et il fallait obligatoirement passer par Gae Aulenti pour les remplacer… Avec Buren, il fallait que les bandes soient alignées partout du sol au plafond, mais aussi avec les assiettes. Mais au bout de quinze jours, ça ne fonctionnait déjà plus ! Slavik n’était pas trop pénible avec la technique.
Voilà. Ce livre m’a fait remonter tant de souvenirs… Je réalise plus encore aujourd’hui combien il possédait une culture assez universelle, ce qui expliquait peut-être son calme apparent…



