Réf : Le Causeur, article de Julien San Frax – 29 avril 2022
En imaginant l’univers des drugstores et de dizaines de brasseries et restaurants parisiens, Slavik a créé les décors qui ont abrité l’une des pages les plus brillantes de l’histoire de la capitale : la vie des années 1960-1980.
Un touche-à-tout, Slavik (1920-2014) ? Wiatscheslav Vassiliev, de son vrai nom, aura en tout cas touché Paris de plein fouet. Sous-titré « les années Drugstore », un beau livre rend enfin hommage à ce grand oublié de l’histoire du design. Disparaissant derrière les marques de ses commanditaires, Slavik n’est jamais devenu une icône, tels Claude Parent, Jean Prouvé ou Charlotte Perriand. Et pourtant grâce à lui, la capitale, au temps où elle était encore une fête, s’est enrichie d’innombrables « lieux de vie », pour la plupart aujourd’hui disparus, qui ont marqué le dernier tiers du xxe siècle. L’inventaire de ses créations est impression- nant, à la mesure de la nostalgie qu’il inspire.
Né à Tallin, en Estonie, d’un père ancien officier du tsar et d’une mère russe blanche qui a fui Petrograd, l’ancienne Saint-Pétersbourg devenue bolchevique, l’enfant arrive avec sa mère à Paris à l’âge de 8 ans. En 1940, l’Union soviétique annexe l’Estonie : Slavik devient apatride et attendra 1956 pour se voir natura- lisé français.
Il dessine meubles, flacons, radios, une station Shell et même un pick-up en forme d’œuf au plat ! Puis l'invention du drugstore vient bouleverser sa vie
Celui qui se fait appeler ainsi dès l’adolescence n’en a pas moins été, sur notre sol, un créateur extraordi- nairement précoce. En pleine guerre, le diplôme des Arts- Déco en poche, il passe le concours de l’Idhec, section décoration. Slavik sait tout faire. Le théâtre du Vieux-Colombier lui confie la scénographie d’un Jupi- ter, tombé depuis aux oubliettes, et le chorégraphe Serge Lifar l’engage sur plusieurs de ses créations à l’Opéra de Paris – décors et costumes. Auprès d’Adolphe Jean- Marie Mouron, alias Cassandre, il devient publicitaire. Pourtant, Slavik se pense peintre : signer des marines à la gouache le distrait des duretés de l’Occupation. Il décore aussi des paravents, inspiré par Dalí, Chirico et Magritte. Plus étonnants encore sont ses cartons de tapisserie : commandes faites juste après-guerre sous le patronage de Jean Lurçat, par les manufactures d’Au- busson et des Gobelins alors qu’il est âgé d’à peine 24 ans. Le livre en reproduit plusieurs, en double-page : l’une a pour titre « Paris ma fête ». Repéré par la modiste Claude Saint-Cyr, chapelière des têtes couronnées, il dessine des paletots. Identifié comme décorateur, il brosse encore costumes et décors de ballets pour le Festival d’Aix-en-Provence, sous les auspices de Roland Petit. Sa carrière est lancée : engagé par les Galeries Lafayette, il en concevra les vitrines jusqu’en 1954. Cette année-là est charnière. Marcel Bleustein-Blanchet nomme Slavik
« chef du service de l’esthétique industrielle » et conseiller artistique de l’agence Publicis. Il dessine meubles de rangement, flacons, radios, une station Shell et même…. un pick-up en forme d’œuf sur le plat !
Puis la géniale invention du drugstore vient bouleverser sa vie. En 1958, Bleustein-Blanchet rachète l’Astoria, un hôtel suranné sis en haut des Champs-Élysées. Il décide de tout casser et confie le chantier à Slavik. « Parmi celles et ceux qui, par milliers, entrent dans ce Drugstore, qui connaît seulement le nom de Slavik ? Pas grand-monde. […] C’est lui qui a, jusqu’aux moindres détails, tout conçu, c’est lui qui a distribué les espaces, dessiné le mobilier, aménagé les circulations, lesquelles réservent sans cesse des surprises, parce que comme dans une conversation l’on peut passer du coq-à-l’âne », dixit les auteurs du livre.
Le succès foudroyant n’est pas seulement commercial : le Drugstore, rendez-vous huppé, devient un lieu de drague où les minets s’exhibent. En 1963, toujours sur les « Champs », Slavik conçoit le Pub Renault, hymne à l’automobile : banquettes capitonnées, calandres et serveuses qu’on hèle… d’un coup de klaxon ! Sur cette lancée, le Drugstore Publicis de Saint-Germain-des-Prés ouvre en 1965, en face du mythique Café de Flore. Encore la patte Slavik, tout en courbes et matières nobles : cèdre du Liban, cuirs, bronzes. Un côté chic anglais qui tranche face à l’invasion du plastique. L’architecte de l’immeuble, Guillaume Gillet, Grand Prix de Rome, pérore, rue, perd son latin devant cette déco flamboyante ! Qu’importe : ouvert 7 j./7 jusqu’à 2 heures du matin, il abrite pharmacie, bureau de tabac, librairie, parfumerie, boutique cadeaux, cinéma, pique-nique store – que demande le peuple ? Jacques Dutronc y aura ses habitudes, Gainsbourg s’y fournira en Gitanes, les homos en garçons à vendre… À noter que si le texte de cet opus Slavik s’attarde sur l’inauguration du lieu, il ne dit rien de ce qui en a fait, pour toute une génération, l’emblème d’un Paris joyeux. Le ton d’une époque se lit dans ses enseignes : en 1995, le Drugstore cède la place à une boutique Armani. Tout est dit.
Le Slavik de la maturité est indissociable de l’emblème de la capitale : la tour Eiffel. En 1983 il fait du Jules Verne, son restaurant étoilé, une alcôve aux tonalités grises et noires ouverte sur la ville. Douze ans plus tard, c’est encore à Slavik que le groupe Elitair Maxim’s confie l’aménagement, au premier étage de la Dame de fer, d’un autre restaurant baptisé Altitude 95. Autant d’arbres qui cachent la forêt : Paris ignore que l’infati- gable transfuge estonien a conçu plus de 200 décors de restaurants, bistrots et brasseries. Sans compter la flopée de boutiques sur lesquelles Slavik a posé sa signature. La liste s’avère stupéfiante : du Bistrot de Paris, rue de Lille (1965) au Berkeley, avenue Matignon (1970) ; de L’Assiette au bœuf (1974) au Petit Mâchon (1976) et Bistro 121 (1972) dans le 15e arrondissement ; de la brasserie du Lute- tia (1979) à celle du Dôme (1980) – ô Montparnasse ! On n’en finirait pas d’évoquer le London Tavern (1968), le Winston Churchill (1965), l’American Dream (1995) de la rue Daunou… Adresses qui font de Paris, non pas une banale ville- monde mais LA capitale vers quoi le monde aspire. Élégant et discret, Slavik en aura été le passeur.



