Peter Knapp, l’oeil absolu

Peter Kanpp, l'oeil absolu

Réf : article de Anne Fulda , Le Figaro, novembre 2021

Il y a des clichés tenaces. Des images si fortes qu’elles demeurent à jamais collées à une personne. Peter Knapp est ainsi connu dans le grand public comme un grand photographe de mode. Une référence incontournable, à l’origine de la véritable révolution visuelle qui accompagna la démocratisation de la mode dans les années 1960.

À 90 ans, le regard malicieux, l’esprit comme la démarche alertes, Peter Knapp n’a renoncé ni à retoucher le tableau. Il est pourtant bien plus qu’un photographe. Un « faiseur d’images », comme il se définit lui-même. Un graphiste, peintre, cinéaste qui assure qu’il n’a jamais fait de photos de mode « pour assouvir une envie artistique », mais avec une approche pragmatique : « Quand on me donnait un vêtement, j’essayais qu’il flatte tout ce que l’on voit sur la photo. »

Dans le Panthéon de cet homme qui côtoie les plus belles femmes du monde – mais assure : « Moi, je n’ai jamais beaucoup de femmes, quand j’ai aimé, j’ai cohabité » – se retrouvent des personnages aussi différents qu’Alberto Giacometti, Francis Bacon, Gerhard Richter, Anselm Kiefer et… Hélène Lazareff. C’est la journaliste qui a fait de lui la muse de l’image en le repérant puis en l’intégrant à l’équipe du Elle, en 1959. Peter Knapp ne vient alors d’un séjour à New York, où il espérait percer avec sa peinture. L’époque où naissait la pop art. Il se laisse entraîner dans le sillon du Lazareff, est invité le dimanche dans leur maison de campagne à Louveciennes, où il croise tous ceux qui font bouger l’époque.

« Hélène m’épatant, elle voulait avoir les 10 heures, mais, quand il y avait réunion rédactionnelle, elle débitait un plan d’idées. En fait, elle se levait le matin à 5 heures et lisait les journaux magazines du monde entier. »

Parmi les personnes qui l’ont marqué, il y a également Slavik. C’est d’ailleurs à son sujet que nous nous rencontrons aujourd’hui à Paris. Pour évoquer la sortie d’un livre, Slavik, les années Drugstore (Norma éditions), qu’il a contribué à réaliser avec notamment Pascal Bonafoux. Slavik est né sous le nom de Wiatscheslav Vassiliev. Quand le jeune Suisse arrive à Paris, en 1952, avec l’idée, après avoir fait la Kunstgewerbe Schule de Zurich, de faire les Beaux-Arts (« il n’y avait pas d’académie d’arts en Suisse, ou une école où donner un diplôme pour gagner sa vie ; faire des artistes, ce n’est pas suisse »), il se retrouve déçu par la capitale. Il trouve tout « vieux », ringard. Jusqu’à ce qu’il passe un jour devant les vitrines des Galeries Lafayette. Elles sont séduisantes, emportées. « Toutes les vitrines et les décors étaient blancs, de même que la mode exposée. Je me suis dit : “Ah, il y a quelque chose !” » Il rencontre alors Jean Adnet, le directeur artistique du grand magasin à l’époque, et Slavik, décorateur en charge des vitrines du grand magasin.

Ils deviennent amis et, dans la foulée, le jeune Knapp devient directeur artistique aux Galeries Lafayette et fait travailler Slavik à l’époque. « Je souhaitais qu’à la main, les affiches, l’extérieur, les annonces, les étiquettes sur carton. Il n’y avait aucun moyen d’aller plus vite. »

En 1954, Slavik quitte cependant le grand magasin du boulevard Haussmann et crée le premier bureau pour le design chez Publicis. « Il entre alors dans la modernité », dessine des sièges empilables, beaucoup d’objets utiles, « et puis il fait son chef-d’œuvre avec le drugstore de l’Étoile. Un magasin voulu par Marcel Bleustein-Blanchet, qui avait été bluffé avant la guerre par ces magasins américains – beaucoup moins luxueux que leur version française – où l’on pouvait tout acheter, à toute heure. Slavik présente pas de plan à Bleustein mais une planche de bois rouge, du cuir teinté qu’il propose comme revêtement. Il ajoutera du marbre blanc, du cuir, du chrome. »

Bleustein veut décorer les murs et Peter Knapp voit aux puces de Saint-Ouen pour acheter des filets à bagages de trains et des vieilles valises. Paradoxalement, le lieu de Slavik, formé aux Arts décoratifs de Paris, ne sera reconnu pour son design que par cette décoration du premier Drugstore français. Il se lance alors dans une aventure qui lui fera faire plusieurs centaines de restaurants dans le monde entier, dont de nombreux pubs et restaurants parisiens, comme le Winston Churchill, le Pub Renault (« avec au plafond des tuyaux d’aération visibles ») et, quinze ans avant Beaubourg, révèle Peter Knapp, l’Assiette au Bœuf, le Dôme, le Zeyer, le Jules Verne ou l’Européen.

« Slavik, relève Peter Knapp, aimait entrer dans l’art. À 80 ans, il me disait encore : “Quand j’arrête les restaurants, je me mets à la peinture”, mais il a donné à plein dans l’art appliqué. »

Toujours sur la brèche

Peter Knapp, lui, n’a jamais eu à trancher ce dilemme. Avec un mélange de pragmatisme et d’humilité, il n’établit pas de hiérarchie entre l’art et l’art appliqué. Il fait « toujours les deux ». Revendique d’être « dans la vie », veillant toujours à ne pas se laisser enfermer dans « un style, une répétition ». « Être curieux à mon âge et encore attaquer de nouveaux projets, c’est ce qui me fait vivre », reconnaît-il. Sa manière de regarder, d’écouter et de parler – concentrée, précise – met immédiatement en lumière et rassure ses propos. Le temps n’a en rien émoussé sa vivacité ou sa curiosité. Il est clairement encore mû par le désir de « faire encore ». Toujours. Comme une espèce de survivant. Toujours sur la brèche. Toujours désireux de faire de nouvelles rencontres, de relever de nouveaux défis.

Né en 1931 en Suisse, où il habite toujours – à Klosters, faisant des allers-retours avec son appartement parisien et son atelier à Malakoff –, le faiseur d’images évoque ainsi parmi ses projets une mission pour l’Alsace, une grande exposition en Suisse et un projet avec Claude Brouet pour une grande marque entre 1950 et 2000.

« Et quand on lui demande ce qu’il pense de la scène artistique actuelle, il lance, sourire en coin : “Je ne suis pas dans le décor. C’était mieux avant”, mais je ne supporte pas les mauvais goûts, je n’aime pas les tags : ces artistes médiocres qui font un pied de chat sur le mur et le signent. Je déteste que Jeff Koons signe un sac à main avec Mona Lisa. Je ne supporte pas cette façon d’avancer. »

Net et sans fard, exigeant et esthétique, sans affectation, marqué par une espèce de bon sens et d’enfance presque enfantin.

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