Pub Renault

"L'INDUSTRIAL DESIGNER" - Slavik

En 1963, Renault confie à Slavik la création d’un lieu unique sur les Champs-Élysées.


C’est lui qui a introduit le concept de pub à Paris, en l’adaptant à la française : ni café, ni restaurant, ni brasserie, mais un collectif avec des isoloirs, où chacun peut se sentir à la fois ensemble et protégé.

Slavik compose une ambiance Belle Époque — banquettes en cuir capitonné, phares de voitures transformés en lampes, rétroviseurs complices, hublots malicieux — tout en glissant la modernité de l’usine : tubes d’aération laissés apparents, cuivres et laiton.

Ainsi naît un espace à la fois nostalgique et résolument contemporain, un hymne à Renault, à ses ouvriers et à ses voitures, que Maurice Chevalier, Yves Montand ou Sugar Ray Robinson découvrirent lors d’une inauguration inoubliable

Localisation

53 Av. des Champs-Élysées, 75008 Paris

Revue de presse

Texte de Pascal Bonafoux

Dans ses alors très ciblés « Potins de la Commère » de France-Soir, Carmen Tessier rapporte que Maurice Chevalier, premier arrivé pour l’inauguration parce qu’il lui fallait chanter à 9 heures au théâtre des Champs-Élysées, fut comblé de retrouver au Pub Renault les teuf-teuf de sa jeunesse. 

C’est Slavik qui a fait le choix pour son ouverture, en 1963, de cette ambiance nostalgique de la Belle Époque. Banquettes en cuir capitonné, phares de voiture pour tenir lieu de lampes, rétroviseurs pour surprendre qui arrive ou éviter d’être surpris, tout invite dans ces conduites intérieures à l’intimité. Même si des hublots placés bas permettent de discerner le galbe d’une jolie jambe. 

Si au cours de cette soirée inaugurale Sugar Ray Robinson et Yves Montand ont pu (amicalement) se boxer, Carmen Tessier assure qu’ils étaient tombés d’accord pour déclarer le Pub Renault incomparable. 

C’est la deuxième fois que Slavik intervient aux Champs-Élysées. Le Pub Renault, qui ouvrira à l’automne 1963 – il entre en activité le 3 octobre –, ne doit pas, et pour cause, être confondu avec le Drugstore. 

S’il est un pub et est censé parce qu’il est un pub se donner des apparences anglo-saxonnes, il est hors de question de ne pas tenir compte du fait que ce lieu doit être la vitrine la plus séduisante qui soit de la Régie nationale des usines Renault. On sait depuis que Jean-Paul Sartre l’a affirmé dans les années 1950 qu’il ne faut pas «désespérer Billancourt » (c’est à Boulogne-Billancourt et dans l’île Seguin que sont installées alors les usines de la régie). 

Tout doit être fait pour que ce pub soit un hymne à la gloire des ouvriers de la Régie nationale, à l’automobile, à ces Renault qui sont apparues à la fin du XIXe siècle, dès 1898. 

Pourquoi ne pas donner à ceux qui entreront le sentiment de pouvoir à nouveau monter dans une voiture du Type BX ou Type BY de 1910, ou dans une Type EU de 1919 ? 

Qui sait si cette nostalgie n’incitera pas à faire l’acquisition d’une R4, apparue en 1961, ou d’une Caravelle, sortie des usines en 1962 ?… Mais, contrepoint fondamental, il faut, au-delà d cette nostalgie nécessaire, que bois, cuirs et laiton illustrent et mettent en évidence la modernité de Renault. Les tubes de la circulation de l’air, qui ne sont pas occultés par un faux plafond, métaphore éclatante de l’usine comme du moteur, sont le signe de cette modernité

« Celui qui invente les ambiances » : SLAVIK

Cependant, il a lui-même dessiné chaque siège de chaque banquette. Les « cabines » qui composent le « Pub », il les a recréées avec ses souvenirs : réminiscences d’une brasserie de Hambourg, d’un café de Milan, influence certaine de la Chambre des Lords à Londres, etc.…

Il n’a pas seulement additionné ou juxtaposé des objets et des éléments de mobilier. Il n’a pas seulement réalisé un décor. Il a, en fait, « inventé » une ambiance.

Il dit : « A la longue, on crée un style ; et on a réussi quand, d’emblée, les gens mettent votre nom sur vos réalisations ».

Ainsi, on ne peut s’y tromper : le Drugstore, les magasins Prébac, le Pub, c’est Slavik.

Il a commencé par faire des études comme tout le monde ; il a obtenu son baccalauréat, son PCB ( il voulait faire sa médecine ). Mais, pour des raisons matérielles, il a dû changer d’orientation.

Après l’Ecole des Arts décoratifs, il a travaillé 10 ans aux Galeries Lafayette : études de forme, expositions, vitrines, étalages, graphismes.

Il part ensuite pour l’Italie, et séjourne notamment à Venise. Il dessine : des verres, des flacons, des modèles de chaussures, et même des machines et des camions publicitaires.

pub Renault - Slavik

Mais il constate :

« Le goût de l’objet n’est pas développé en France, les Français sont trop cartésiens. L’objet pour l’objet, pour le plaisir des yeux, pour la caresse de la main, l’objet gratuit, ça ne prend pas en France. Du moins pas encore. Alors, je ne présente plus des objets, je mets les gens « en présence ». J’invente des locaux un peu comme on organise des safaris. Je propose des ambiances : plus chaud, plus froid, plus intime…

Mon job à moi, c’est de créer des locaux « à l’échelle de nos sentiments et de nos carcasses ». Je suis résolument contre le grandiose. Je suis pour la tendresse. Il faut réhumaniser les endroits où l’on vit, leur redonner du mystère.

Notre profession est vraiment polyvalente.

Tenez, par exemple, je suis en train de faire un four de boulanger. Et je prépare un nouveau « pub », très différent du « Renault », avec beaucoup de marbre et beaucoup de verdure : le genre « serre du Jardin des Plantes ».

Il prépare aussi deux « bistrots », en plein centre de Paris, pour le café- crème des petites vendeuses qu’il connaît bien.

De vrais « bistrots » de bougnats.

Contrairement à tous les autres, Slavik travaille seul.

Il conçoit longuement, il dessine des plans, il choisit les matériaux. Il choisit même ses entrepreneurs et ses ouvriers. Il entretient avec eux des rapports affectifs très étroits, des rapports « en prise directe », comme il dit, qui aboutissent à des résultats surprenants.

Ainsi le fameux « pub » des Champs-Élysées, qu’il a conçu et « porté» comme on porte un enfant, pendant un an et demi, a été pratiquement construit en cinq semaines.

« Les ouvriers couchaient sur le lieu même de leur travail sans qu’on les y oblige, simplement parce qu’ils avaient le sentiment de participer, de créer avec moi. C’était le vrai kibboutz ».

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